LES SEPT PORTES DU MONDE
Extrait:
C’est à vingt lieues de là, deux jours plus tard, qu’il convint d’établir nos quartiers en un endroit désolé qu’on appelait la Sierra de Piños. La guerre contre les Chichimèques avait laissé ces lieux de pinèdes vierges de toute prospection. Une vague croix de bois plantée dans un petit tumulus de pierres indiquait qu’un Espagnol perdu avait tenté une exploration avant de périr, tel saint Sébastien, dardé de flèches.
Ici, je mis à l’œuvre tout ce que j’avais appris en métallique, en chimie et même – Dieu me pardonne ! – en alchimie. Par exemple, j’acquis la certitude que, dans le cas où une montagne contenait de l’or ou de l’argent, infailliblement elle courait du levant au ponant, et jamais du septentrion a midi. De même, je connaissais les règles méthodiques qui conviennent : repérer l’ouverture de la terre qui est moindre quand un filon la parcourt ; étudier les plantes et les herbes qui croissent dessus ; savourer le goût chargé de métal de l’eau qui filtre en surface ; découvrir la source de ces mêmes eaux en des lieux souterrains ; considérer les vapeurs qui s’élèvent autour des monts et ruisseaux au lever du soleil. L’étude de la conjonction des astres aidait aussi, m’avait-on appris, à découvrir les veines qui parcourent les entrailles de la terre.
Júan Valdés ne se contentait pas de me regarder faire. Avec Ramón le Balafré et nos Indiens, il portait divers outils, sapes, piques et surtout des verges métalliques, dont j’avais l’usage, et il aidait à sonder et à creuser dès que je croyais avoir repéré un filon.
Mon camarade de Salamanque était si confiant dans la bonne fortune de notre entreprise qu’il babillait sans relâche du lever au coucher de l’astre rougeoyant :
– L’affaire est dans le sac ! Dès que nous aurons trouvé une veine, il faudra acheter la terre et faire venir tout le matériel nécessaire de Zacatecas. Mais soyons prudents, car si nous en partageons les bénéfices, il faudra en verser une part au vice-roi et au trésor royal. Mieux vaut ne pas déclarer tout ce que nous trouvons…
– Pour l’heure, Don Júan, pas de veine ! Il n’y a pas grand-chose à déclarer au vice-roi, sinon des tas de rochers sous lesquels sont tapis des serpents à clochette, maugréai-je, exténué ce soir-là, au bout de trois semaines de durs labeurs sans résultats.
– Courage, Don Pedro, un jour nous réussirons ! Il faut prévoir d’avance ce qui peut arriver. Nous devrons bien partager ce trésor de la Sierra Madre…
– «
Un trésor doit appartenir à celui qui le trouve », a écrit le grand Aristote, dis-je en piochant dans le registre de la philosophie plutôt que dans celui de la géologie. Et, le nez dans les étoiles, je me demandais laquelle me guiderait enfin dans le bon sens.
Ma bonne étoile, au petit matin, prit la forme d’un Indien chichimèque que je trouvai en grande conversation près d’un filet d’eau, au pied d’un vallon, avec l’un de nos guides. Les deux hommes
– si l’on me passe cette expression n’appartenaient pas à la même tribu, mais ils se comprenaient grâce à leur nahuatl, la langue aztèque. Peu après, le guide m’indiqua un lieu que j’avais ignoré jusque-là et qui leur semblait prometteur. Alors que je sondais la sédimentation de la terre au fond de cette source avec ma verge, Valdés s’approchait à pas lents. L’instant d’après, il se mit à courir à grandes enjambées du fait que je hurlai comme un coyote :
– J’en tiens un ! J’en tiens un !
Je criais à la cantonade, à croire qu’un poisson avait mordu à mon hameçon. Il avait en effet l’apparence d’une murène jaune et bleu. C’était un beau filon serpentant dans le roc. Sa couleur tenait à ce que l’argent de Zacatecas et de la Sierra del Piños était du plus riche car son minerai ne comprenait pas d’or. Dans cette région, celui-ci est toujours accompagné de cuivre bleu rayonné et cristallisé en petits prismes à quatre laces. Je m’agenouillai dans l’eau, frappant des mains, hoquetant de bonheur, esquissant sur ma poitrine le signe de la croix, entamant avec Valdés un cantique à la gloire du Tout-Puissant !
Nous étions le 18 octobre 1593. Je venais de trouver ma mine d’argent…
Accouru à son tour, Ramón le Balafré jeta au ciel son bonnet de matelot.
Mais il n’était pas homme de cantiques. Il leur préférait les couplets de marins qu’on chante une femme sur ses genoux.
Nuit et jour, nous gardâmes le lieu jusqu’à ce que Valdés, parti en commission à Zacatecas, revienne une semaine plus tard avec un convoi d’une demi-douzaine de chariots et une trentaine de jeunes et beaux esclaves achetés à tempérament pour creuser la mine.
J’avais gardé en tête les croquis du manuel d’Agricola évoquant la façon de construire des puits. Il fallut cependant simplifier notre manière de faire. Les Indiens s’étonnaient de voir leurs propriétaires mettre la main à la pioche. Mais le temps pressait.
Nous creusâmes jusqu’à soixante brasses de profondeur.La veine se réduisait alors, mais survenait parfois un miracle : deux veines se croisaient, formant une riche poche de minerai. De son séjour à Zacatecas,Valdés avait rapporté des poutrelles de bois, des roues, des cordages et des outils de toutes sortes, car il nous fallait construire un moulin et un four. Il avait également acquis du mercure, du vitriol et du sel, ou du moins de la terre salée, la saltierra, car nous étions loin de la mer. Le minerai que nous extrayions était ainsi broyé grâce au moulin. Ensuite on procédait à l’amalgame, inventé depuis peu, dans un four pour lequel il nous fallait du charbon de bois. Pour cet amalgame, le minerai était mélangé au sel, au vitriol et au mercure. Puis celui-ci était filtré grâce au tamis de toile de chanvre avant d’être fondu en mottes ou en lingots, pour partir sur le marché de l’argent, et pour certains d’entre eux à Séville et à Vitré…
Comme j’aurais voulu voir des pièces d’argent ou des pendentifs, extraits d’une motte que j’avais moulée ici, partir vers Veracruz, échapper aux pirates des Caraïbes, rejoindre les Canaries, filer entre les doigts de nos marchands à Sanlucár, voguer sur Saint-Malo pour finir par briller sur la gorge peau de pêche de mes sœurs à Vitré ! Comme j’aurais aimé qu’un oiseau voyageur leur transportât ce message glorieux : « Zacatecas compte quarante moulins et il y en a un à la Sierra de Piños.
Ma Doué, il est breton ! »
2010-11-04